Source: Sébastien Ménard
Journal de Montréal
Un «psychologue industriel» à 100$ de l’heure, un week-end toutes dépenses payées dans un centre de villégiature et un party de Noël dans un club de golf… © Archives
Un «psychologue industriel» à 100$ de l’heure, un week-end toutes dépenses payées dans un centre de villégiature et un party de Noël dans un club de golf… Alors que les écoles manquent de ressources, des commissions scolaires continuent de dépenser des dizaines de milliers de dollars pour des rencontres qui n’ont rien à voir avec l’éducation.
Des documents obtenus par le Journal révèlent qu’au moins 118 000$ de fonds publics ont été engloutis par 40 commissions scolaires, l’an dernier, pour organiser des «lac-à-l’épaule» et des partys de Noël.
Ces dépenses sont d’autant plus discutables que la plus importante commission scolaire de la province, la CS de Montréal, n’a pas ressenti le besoin d’investir un seul dollar dans de telles activités ( voir autre texte).
Coûteuse fin de semaine à l’hôtel
De toutes les dépenses identifiées par le Journal, c’est la tenue d’un lac-à-l’épaule par la CS du Val-des-Cerfs, en Estrie, qui laisse le plus perplexe.
Pendant que les écoles s’arrachent les orthophonistes, psychologues et autres professionnels, l’organisme a décidé de dépenser près de 5 000$ pour embaucher un psychologue industriel, en décembre dernier, ce qui enrage les associations de contribuables et de directeurs d’école.
Cet expert, qui facture 100$ l’heure, avait le mandat d’organiser et d’animer une journée de discussions entre commissaires et gestionnaires. L’objectif de ce lac-à-l’épaule était de «recentrer le rôle du commissaire», explique le président de la Commisson scolaire, Guy Vincent. «Je conviens qu’on manque de ressources dans nos écoles, dit-il, mais je pense qu’il est important aussi de nous recentrer.»
Au moins deux autres organismes, la CS de Rouyn-Noranda et la CS de la Région-de-Sherbrooke, ont fait appel à des «consultants externes», facturant 75$ l’heure dans un cas et 1 300$ par jour dans l’autre, pour organiser de tels lac-à-l’épaule.
Le recours à ces services, qui ont coûté aux contribuables 2 201$ et 1 224$ respectivement, était nécessaire afin «d’arbitrer les discussions» et d’assurer la présence d’une personne «neutre» autour de la table, affirment les commissions scolaires concernées.
C’est la CS de la Rivière-du-Nord, dans les Laurentides, qui a organisé le lac-à l’épaule le plus coûteux. Durant tout un week-end, en novembre 2009, l’organisme a réuni ses 27 commissaires et cadres supérieurs toutes dépenses payées à l’hôtel Grand Lodge de Mont-Tremblant, un centre de villégiature quatre étoiles.
Coût du séjour: 13 694,56$.
Cette réunion, qui visait à élaborer le «plan d’action» de la Commission scolaire, était aussi «une bonne occasion de discuter entre les membres du conseil et de la direction», plaide le secrétaire général de l’organisme, Rémi Tremblay.
Coûteux party de Noël
Certains partys de Noël organisés pour des commissaires et gestionnaires de commissions scolaires, il y a deux mois, soulèvent également plusieurs questions.
La CS des Grandes-Seigneuries, sur la Rive-Sud, a ainsi dépensé pas moins de 7 684$ pour réunir 85 gestionnaires et élus scolaires au Club de golf Le Triangle d’or de Saint-Rémi, le 10 décembre dernier.
La facture couvre les repas et cocktails des invités, mais aussi de la musique, de l’animation et même de l’achat de cadeaux pour les convives.
Avec la collaboration de Serge Laplante, notre recherchiste à l’Assemblée nationale.
42,5 heures à 100$ pour organiser une seule journée de réunion
Les honoraires du psychologue industriel Claude Daoust, qui a été embauché par la Commission scolaire du Val-des-Cerfs (CSVDC) pour organiser le lac-àl’épaule du 5 décembre dernier, révèlent qu’il a dû travailler 42,5 heures, à 100$ chacune, pour mener à bien son mandat. Il a aussi facturé 7,5 heures à 70$ chacune pour effectuer l’aller-retour entre son domicile et les bureaux de la CSVDC. L’organisme a de plus remboursé son séjour à l’hôtel ainsi qu’un repas.
Bouteilles de vin et mitaines en cadeau
En plus d’organiser des soupers de Noël parfois coûteux, certaines commissions scolaires offrent des petits cadeaux à leurs commissaires et gestionnaires. La CS des Grandes-Seigneuries a dépensé 289$ pour acheter 11 paires de mitaines et 11 cartes-cadeaux à 15$ chacune chez Sports Experts. Une paire de moufles et une carte-cadeau avaient été disposées sur chaque table lors du party de Noël, explique la porte-parole de l’organisme, Mylène Godin. «Il y avait une thématique olympique, dit-elle. C’était des moufles avec l’inscription Canada et les cartes-cadeaux étaient en lien avec le thème du sport.»
La CS des Rives-Du-Saguenay a quant à elle dépensé 494$ pour acheter un cadeau à chaque commissaire, lors de son party de Noël. «Il y avait un budget de 20$ par commissaire. C’était pour des bouteilles de vin, des choses comme ça», dit la porte-parole de l’organisme, Hélène Aubin.
Pas de locaux adéquats… ailleurs qu’au club de golf
La Commission scolaire des Grandes-Seigneuries (CSDGS), sur la Rive-Sud, estime ne pas disposer de locaux adéquats et moins coûteux pour accueillir les 18 commissaires et 67 gestionnaires qui ont participé au souper de Noël qu’elle a organisé dans un club de golf, le 10 décembre dernier. C’est du moins ce qu’a affirmé Mylène Godin.
La CSDGS possède pourtant 52 établissements, dont plusieurs sont dotés de cafétérias. «On n’est pas équipé en termes de cuisine», a plaidé Mme Godin, en entrevue au Journal.
Les déplacements sont remboursés
Non seulement les contribuables paient-ils pour la tenue de ces partys de Noël et lac-à-l’épaule, mais ils assument parfois aussi les frais de déplacement des commissaires et des gestionnaires qui s’y rendent.
En tout, au moins 5 687$ ont ainsi été réclamés pour dédommager les participants à ces activités, selon les documents obtenus par le Journal.
Les directeurs d’école «outrés»
«Je suis outrée. Je ne comprends pas qu’on soit encore en train de parler de dépenses comme celles-là. La commission scolaire qui a embauché un psychologue industriel, je trouve ça incroyable, surtout quand on sait qu’on a de la difficulté à obtenir des diagnostics auprès des psychologues dans les écoles. La question qu’il faut se poser, c’est comment de telles dépenses contribuent-elles à améliorer l’éducation au Québec? Est-ce que ça nous permet de favoriser la réussite? Si on pense sérieusement que le fait de manger des bouchées permet aux élèves de mieux réussir, il faudrait le dire. Il est temps de mettre la priorité à la bonne place.»
-Chantal Longpré, présidente de la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement. La FQDE représente la majorité des directeurs d’école de la province.
«Troublant», estime la Ligue des contribuables
«C’est exaspérant d’entendre des histoires pareilles. On a l’impression que ça se répète, que ça ne cesse jamais. Il y a clairement un problème de gouvernance dans les commissions scolaires. Les gestionnaires ne doivent rendre de comptes à pratiquement personne, si ce n’est à des commissaires scolaires souvent élus par acclamation ou par une infime minorité de la population. Il y a visiblement de nombreux gestionnaires qui n’ont aucun jugement et bien peu de considération pour les contribuables. S’ils ont besoin de se rencontrer, qu’ils le fassent ailleurs que dans des auberges. Aussi, c’est assez troublant de payer un psychologue industriel pour planifier une réunion au moment où l’on manque de ressources dans les écoles.»
-Claire Joly, directrice générale de la Ligue des contribuables du Québec
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